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Jeanine

Morane Terlier
1 oct.
4 min de lecture

Un début d’été sous la canicule. Depuis des jours, les e-mails défilent, se ressemblent, glauques : « Par ce mail, nous vous informons du décès de. » Tous ont la quatre-vingtaine ou la nonantaine et périssent sous ce début d’été de canicule. Chaleur suffocante venue aggraver leur état déjà fragilisé. Cette période a un goût d’arrière-temps. Celui du Covid, qui avait éliminé beaucoup de nos vieux.

 

Jeanine est malade. Un cancer métastasé. Découvert il y a quelques semaines, au départ de ce qui n’était qu’un rhume. Son fils m’avait alertée, mais il ne voulait pas le lui dire, à sa mère. Il m’avait demandé de me taire. Ce n’était pas la première fois qu’on me faisait promettre ça. Mais j’avais toujours eu cette réaction-là. Un peu choquée. Un peu dans l’incompréhension. Un peu dans l’empathie, tout de même.

 

Je me demande comment on fait pour cacher un corps qui souffre à celui qui saigne.

 

De quoi ce fils pense-t-il protéger Jeanine en ne lui disant pas ? Cherche-t-il à se préserver de la peur ? De la perte ? De ce que le fait de mettre des mots rendrait soudainement réel.

 

Ce fils voulait les aides et les soins les plus performants pour sa mère. Glisser des intervenants dans son quotidien, sans qu’elle n’en voie le pourquoi. Il m’avait dit : « Je veux que vous la preniez en charge aussi bien que si ça avait été votre mère. » Il n’était pas le seul à demander cela. À exiger cela. Mais comment dire à ces familles que nous ne ferons jamais aussi bien qu’elles ? Leurs exigences ne sont que la traduction de leur angoisse. De perdre leur parent.

 

Les branches de l’arbre familial se cassent, tombent sur le sol, et ce sont eux qui, soudainement, sont érigés comme les branches les plus hautes. Celles qui doivent désormais prendre soin de tout ce qui se trouve en dessous.

Leurs enfants.

Leurs petits-enfants.

Il y a bien une branche qui demeure encore au-dessus d’eux. Mais elle brunit si vite à présent que la cassure se profile.

Plus personne ne protège cette génération d’adultes. Que deviennent alors leurs repères ?

 

Quand je me pose devant Jeanine, mes genoux effleurant les siens, je comprends qu’elle savait. Elle n’en connaît peut-être pas les détails. Il n’y a pas de ces questions-là. Elle ne demande pas quoi. Pourquoi ? Peut-être est-elle trop fatiguée pour le demander. Mais finalement, que change la connaissance du diagnostic lorsqu’on sait que l’on part ?

 

Toute sa vie, Jeanine a été cette femme, autonome, déterminée, butée, mais terriblement sensible. Une femme chrétienne, pratiquante. Je suis athée et n’y connais rien aux religions. Je respecte simplement ceux qui ont décidé de croire. Plusieurs fois, Jeanine s’est confiée à moi, ne comprenant pas pourquoi certains demandaient l’euthanasie, dans ce bâtiment d’avant-maison de repos, la résidence-services. Parce qu’ici, on meurt aussi. On meurt partout, d’ailleurs. Il y a encore quelques mois, Jeanine me racontait son incompréhension face à cette démarche. Ce que sa religion en disait. Et elle me racontait cela, debout derrière son déambulateur, faisant encore les quatre cents pas dans ce petit appartement.

 

Aujourd’hui, Jeanine est avachie dans son fauteuil. Celui dans lequel elle a toujours bu son café. Celui aussi dans lequel elle dort depuis des années. Elle me regarde. Ses yeux sont mouillés. Je pourrais jurer les voir trembler. Elle me dit qu’elle veut partir. Maintenant.

 

Elle ne veut pas attendre. Ses mains serrent les miennes à présent. Si fort que j’ai l’impression de ressentir, à travers sa peau, l’intensité de sa douleur, les métastases qui lui tordent le corps. « Je sais, ce que je vous ai déjà dit. À propos de vouloir partir. Oubliez tout. Le don de la vie, le crime. On ne peut pas savoir tant qu’on n’y est pas. »

 

Il n’y a plus rien qu’elle souhaite savoir. Jeanine voit sa mort. « Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ? Je suis là. » Depuis que ma main tient la sienne, je n’ai pratiquement pas parlé. Je la laisse dire, quand elle le veut. Quelques mots émergent encore, mais l’essoufflement les emporte aussitôt.

 

Dans la pièce, le silence pèse.

De plus en plus.

Pourquoi porte-t-il ce poids ?

 

Les yeux de Jeanine peinent à s’ouvrir depuis que j’ai passé le pas de sa porte. Mais je les vois s’arrondir d’un seul coup : « Je veux savoir où sera mon chien quand je partirai. Je veux qu’il parte avec moi. »

 

Avant de me lever, de la quitter, je resserre cette étreinte de doigts enlacés. Pourquoi fais-je cela ? Si je le fais, c’est qu’il y a bien une intention. On fait souvent cela. Dans les moments que l’on nomme difficiles. Est-ce de l’énergie que l’on envoie ? Du courage pour la suite ? Mais qu’est-ce que le courage dans une situation où nous n’avons plus de force ? Qu’est-ce que le courage quand il n’y a plus de bataille à mener ? Lorsque nous n’avons plus d’autre choix que de subir ce qui se passe ? Il y a un manque, là. Quelque chose que je ne cerne pas. Que je n’ai pas appris. A-t-on vraiment inventé quelque chose à dire, à faire, lorsqu’on quitte quelqu’un qui va mourir ?

 
 
 

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