Garder de vous
- Morane Terlier
- il y a 7 jours
- 3 min de lecture
J’ai noirci des cahiers pendant des années. Entre deux visites à domicile ou au retour d’une journée qui refusait de s’arrêter une fois la porte de chez moi refermée. Dans ces carnets, je déposais des fragments de terrain. Des regards. Des voix. Des questionnements qui résonnaient au-delà de la rencontre. J’écrivais parce qu’il fallait bien que tout cela sorte, que ça glisse hors de moi, que ça quitte la tête. Descende dans les épaules. Coule jusque dans les bras. S’échappe au bout des doigts. Je croyais écrire pour me vider, mais c’était surtout pour ne pas me perdre.
Pendant longtemps, j’ai cru que le travail social s’arrêtait au seuil des maisons. Qu’en refermant une porte derrière moi, j’y laissais aussi ce qui s’y était dit. On s’approche des histoires des autres en croyant qu’elles resteront de leur côté. Mais non. On les avale, les ingère, les encaisse.
Toutes ces histoires confiées, déposées, jetées, crachées. Des mots qui ont parfois coulé comme du vomi. J’en devinais presque l’odeur, tant c’était âpre, tant ça accrochait la gorge. Ça s’étalait, ça débordait. Partout. Dans leurs pièces. Dans celles que j’occupais avec eux. Leur lieu. Leur antre.
Leurs silences se dévoilaient comme de la lave. J’aurais voulu les contenir, les éponger, les nettoyer. Tous venaient chercher ma force pour dire ce qu’ils n’arrivaient plus à porter.
Et un jour, je n’ai plus réussi.
C’était il y a trois ans.
J’ai remis un arrêt de travail.
Il a duré cinq mois.
Je n’étais pas au fond du trou. Mais je ne pouvais plus faire face. À ces besoins qui grandissaient. À ces réponses qui s’amenuisaient. L’impossible avait pris plus de place que le possible.
Je glissais sur la pente, pourtant je voulais faire. Agir. Reprendre prise. Mais quelque chose, en moi, répétait sans cesse : Tu ne peux pas. Ce que je pouvais, en revanche, c’était montrer que j’étais suffisamment mal pour avoir le droit de m’arrêter.
Puis le contrôle est arrivé. Le médecin n’a presque pas levé les yeux de son dossier. Je lui ai tendu le courrier de la psychologue. Justifier l’incapacité. Prouver la volonté. Il a vu que je ne m’étais pas brûlée, cramée. Or, il cherchait cette marque, cette plaie, quelque part. La décision est tombée quatre jours plus tard, par courrier : je devais reprendre le travail. Apte.
J’y suis retournée. Après les larmes, les angoisses. Avec la peur de ne plus pouvoir être cette travailleuse du social. Contre toute attente, j’y ai retrouvé quelque chose. Pas les résultats. Pas les moyens supplémentaires. Mais bien le sens. J’ai accepté d’être cette assistante sociale bricoleuse. Celle qui compose avec ce qui existe. Celle qui ne mesure plus son travail aux seules solutions trouvées. J’ai dû réapprendre à accompagner sans tout réparer : la présence est parfois une réponse qui permet de ne pas laisser quelqu’un seul face à ce que nous ne pouvons changer.
Aujourd’hui, je m’apprête à quitter le terrain pour enseigner aux futures générations d’assistants sociaux. L’excitation est immense, mais les doutes sont nombreux. Un s’inscrit plus fort : pourrais-je encore transmettre ce métier dans cinq ans, dix ans, quinze ans, alors que mes pieds ne fouleront plus les halls d’immeubles, les escaliers sans ascenseur, les cuisines où tant de choses se confient ?
Cette question m’a ramenée vers mes cahiers. Je les ai ouverts. Page après page. J’y ai retrouvé des visages. Des sensations. Des odeurs. Des sourires. Des larmes. Treize années de terrain se redessinaient. L’évidence s’est alors imposée. Ces cahiers n’étaient pas une fin. Ce blog naît de ces écrits. De l’envie de relire. De réécrire. De porter autrement ces milliers de rencontres. Pour qu’elles continuent de m’habiter. Écrire pour ne pas oublier. Comme je l’ai souvent fait.
Les récits que vous lirez ici sont inspirés de situations réelles. Les contextes seront parfois déplacés, mêlés à d’autres, transformés. Les faits comptent. Mais ce que je cherche avant tout à préserver, c’est la justesse de ce qui s’est joué dans chaque rencontre.

Bravo Morane ! Tu es cette personne précieuse à qui il est si fluide et libérateur de se livrer. Tu écoutes avec tant de bienveillance. Quel chemin parcouru ! J’ai hâte de te lire encore et je suis certaine que la suite sera très belle aussi ! 😉😊
Waouh... J'ai lu ton texte d'une traite, avec les larmes aux yeux par moments. ❤️ Merci d'avoir eu le courage de mettre tout ça en mots. On ressent tellement de sincérité, d'humanité et de pudeur dans ce que tu écris. Tu arrives à raconter l'indicible avec une justesse incroyable. Continue d'écrire, parce que tes mots touchent, résonnent et font du bien. Je suis vraiment heureuse d'avoir pris le temps de te lire. ❤️