Lucienne
- Morane Terlier
- il y a 10 heures
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Depuis plus d’un an déjà, je poussais régulièrement la porte de chez Lucienne. Tout avait commencé à sa sortie de l’hôpital, après un séjour en gériatrie. Il fallait mettre en place des aides. Des soins. Faire en sorte qu’elle puisse rentrer chez elle, malgré sa mémoire défaillante. À chacune de mes visites, j’étais une nouvelle personne pour elle. Lorsque je lui demandais : « Me reconnaissez-vous ? » elle répondait oui. Mais savait-elle encore qui j’étais ? Ou ce « oui » était-il devenu plus facile à prononcer qu’un « non » qui aurait révélé tout le reste ?
Ce jour-là, je n’ai pas su prononcer cette phrase. Ni peut-être aucune autre. Que lui ai-je dit, d’ailleurs ? Je ne suis pourtant pas restée muette. Les mots ont bien dû sortir. Le souvenir ne revient pas. Il ne me reste que sa voix. Sa supplique. Celle qui répondait à chacun de nos gestes : Je vous en prie. Laissez-moi. Je veux rester chez moi.
Je n’étais pas seule à tenter de la convaincre. Les collègues étaient là eux aussi. L’infirmière. L’assistante sociale. L’aide familiale. Chacun cherchait sa place autour de Lucienne. Il fallait qu’elle quitte son appartement. Qu’elle emprunte cet escalier en colimaçon. Depuis combien de temps ne l’avait-elle plus descendu ? L’aide familiale lui tenait un bras, l’infirmière l’autre. Je me plaçais deux marches plus bas qu’elle, espérant l’attirer vers moi. Ses sourcils, en bataille, accentuaient encore plus son inquiétude. Son corps résistait à chaque pas.
Je vous en prie. Laissez-moi. Je veux rester chez moi.
La maladie grignotait un peu plus chaque jour les souvenirs de Lucienne. Ses repères s’effilochaient. Pourtant, lorsqu’elle répétait qu’elle voulait rester chez elle, quelque chose en elle semblait savoir.
Dans cette cage d’escalier, le temps n’avançait plus. Une marche. Une autre. Chaque mouvement était douleur. Pour elle. Pour nous. Il fallait encore trouver une idée. Un détour. Un prétexte. La boulangerie, au rez-de-chaussée, était devenue l’appât : « Vous avez envie de quoi ? Vous aimez le chocolat ? Les fruits ? Ça fait longtemps que vous n’y êtes plus allée, non ? » On m’avait pourtant appris qu’avec la maladie d’Alzheimer, c’était une question à la fois.
Ce subterfuge était désolant. Presque répugnant. Même l’odeur du pain au chocolat, qui d’habitude me faisait saliver, me donnait la nausée. Mes épaules se crispaient un peu plus car je savais qu’elle allait revenir. Cette phrase.
Je vous en prie. Laissez-moi. Je veux rester chez moi. Ne faites pas ça.
Qu’étions-nous en train de faire ? Lucienne cherchait à remonter les marches, pendant que nos mains l’entraînaient dans l’autre sens. Nos voix se voulaient douces. Nos gestes, eux, la forçaient. Le danger était devenu impossible à ignorer. Alors nous ne l’écoutions pas. Non pas parce que nous ne le voulions plus. Parce que nous ne le pouvions plus.
Nous ne connaissions pourtant qu’un fragment de l’histoire de Lucienne. Un fragment entrevu au détour de la maladie, la vieillesse. C’est-à-dire presque rien. Et pourtant, nous étions là, à décider pour elle. Autorisés par un jugement.
Nous, sinon la police.
Alors, nous.
Comme si cela rendait ce kidnapping plus acceptable.
Mais la scène en était-elle moins violente ?
Je sentais mon front perler. La bulle se refermait autour de nous. Je n’entendais plus que l’écho des voix de mes collègues. Et la culpabilité.
Les mouvements de Lucienne étaient ralentis, mais trouvaient encore assez de force pour délier ses mains des nôtres. Nous l’arrachions à ses habitudes, à ce qui lui restait de repères. Et peut-être aussi à sa fille. Car la violence n’efface pas toujours le lien. Que restait-il de cette fille pour Lucienne ? Avait-elle vu ses comptes en banque se vider ? Avait-elle senti les coups de canne qui marquaient ses mollets ? Et le sang qui perlait parfois à ses poignets ? Se rappelait-elle les jours passés sans manger ? Était-elle affamée ? Et toutes ces fois où nous sommes restés derrière la porte, figés sur le seuil, attendant que les insultes tombent. « Connasse ! Pétasse ! » Lucienne, qu’avez-vous gardé de ces injures ? Où vont se loger les violences quand la mémoire s’efface ?
Ça faisait des mois que nous assistions à tout cela. Nous étions arrivés au bout. Mais nous savions ce qu’entraînerait un signalement. À partir de quand cesse-t-on d’agir pour protéger l’autre, et commence-t-on à agir pour ne plus avoir à supporter ce que l’on voit ?
Je vous en prie. Laissez-moi. Je veux rester chez moi. Ne faites pas ça. Je vais mourir là-bas.
Dehors, j’ai posé ma main sur l’épaule de Lucienne. Je l’ai emmenée vers la voiture de l’aide familiale. Sa jambe restait sur le trottoir, figée. Alors j’ai insisté, peut-être l’ai-je poussée ? Mes gestes ne me semblaient pourtant pas brusques. Peut-on blesser doucement ?
Je vous en prie. Laissez-moi. Je veux rester chez moi. Ne faites pas ça. Je vais mourir là-bas.
Là-bas, dans le hall d’entrée, nous étions assises toutes les deux, en attendant la directrice de la maison de repos. Lucienne ne disait plus rien. À ses pieds, un sac poubelle. Ce que nous avions pu emporter à la hâte, en évitant les coups de canne de sa fille. Sa canne. Elle ne l’avait pas. J’ai regardé Lucienne, m’attendant presque à la voir la chercher. Mais son regard était déjà ailleurs. Je l’ai laissée partir. Un bras tenu par la directrice. Lucienne a disparu à l’angle du couloir.
Je suis sortie.
Au milieu du parking.
L’enlacement des collègues.
Des fronts collés les uns aux autres.
Des larmes, les miennes, les leurs, celles de Lucienne.

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